Une histoire racontée par La Dragonne

 Une histoire de bois dans les bois.

           Il y a bien longtemps, j’étais un beau morceau dans le tronc d’un bel arbre.

           Mon arbre vivait au bord d’une forêt en haut d’une colline embellissant le paysage. Un homme, un jour, m’a trouvé trop gros. Un autre décida de me couper de mes racines.

           A force d’en pleurer, je me suis complètement desséché. Un menuisier, lui, m’a trouvé sec à point et je suis parti dans son camion.

           Mon deuxième drame commença quand il me débita, me découpa, me gratta, me ponça, me polit. Je suis devenu ce que vous voyez : un gabarit pour fabriquer des chaussures. Mes parties connexes aussi.

           Après, je ne sais plus où j’ai été emmené, car j’étais dans le noir d’un grand carton avec d’autres formes.

           Un matin, des mains se saisirent de moi et je commençais mon rôle à la fabrique de chaussures. Souvent enveloppés de cuir, parfois de toiles raides, il a fallu subir des coups à travers les semelles et des piqûres de petits clous quand les gestes devenaient maladroits par la fatigue ou la lassitude. Le pire était la colle qui tâchait mes jolies veines acquises d’année en année.

         Le temps passait. Je me suis retrouvé avec les autres gabarits sur une haute étagère. Longtemps sans activité, la poussière me couvrit d’un voile gris.

         Quelques souris passaient sans faire grand cas de notre solitude.

 

           Un jour, toutes les portes et toutes les fenêtres furent ouvertes. Un grand charivari s’en suivit.

           Un grand geste nous envoya dans un grand sac. Un mouvement sans douceur nous jeta dans un nouveau camion qui quitta l’atelier de fabrication de chaussures. Je ne sais pas ce qu’est devenu le bâtiment, la rumeur voudrait qu’il ait été démoli !

           Un choc éventra le sac en arrivant sur le sol d’une décharge sauvage au milieu d’une forêt. Ce n’était pas celle de mon enfance, je l’aurais reconnu aux senteurs de la végétation. La boucle se refermait, tôt ou tard nous retournerions à l’humus.

          Pourtant, un matin, un coup de botte retourna le reste du sac nous projetant dans la lumière de l’automne.

          Le mot "cheminée" nous pénétra le peu de cœur qui nous restait. Une autre fin se dessinait. Le transport a dû l’être différé, car vers midi nous n’avions pas encore bougé.

          C’est alors qu’arriva un autre curieux. Il nous ausculta, nous retourna, et nous observa. Ses gestes étaient précautionneux. Il nous remit dans le sac et nous emmena tous malgré notre état de propreté douteuse due aux intempéries.

         Un grenier bien sec fut notre nouveau refuge nous avions échappé au feu.

         Un nouvel avenir inconnu s’ouvrait devant nous. Des soins attentifs et de la cire, nous redonna un semblant de jeunesse. 

Vous voici devant moi, mais le contraire est vrai également. 

Oserais-je dire que je suis à vos pieds ...!

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